Posted by Équipe Signes des Temps on June 4, 2010
News of Tomorrow, 4 juin 2010
Article : Dissociation structurelle de la personnalité et trauma, 15 pages
Paru dans : Revue francophone du stress et du trauma, 2006, vol. 6, num. 3, pages 125/139
Auteurs :Ellert Nijenhius, Onno Van Der Hart, Kathy Steele, Erik De Soir, Helga Matthess
Résumé : Dans cet article, nous explorons les caractéristiques centrales de la dissociation chez les sujets traumatisés. Dans leur symptomatologie, des phases de réexpérience ou de
reviviscence des traumatismes alternent avec des phases de détachement ou même de relative inconscience de ces traumatismes et de leurs effets.
Nous voulons offrir une vue novatrice sur les troubles liés à la traumatisation psychique et proposer le modèle de la dissociation structurelle de la personnalité, en une “partie émotionnelle de
la personnalité” (PEP) et une “partie apparemment normale de la personnalité” (PANP), comme une tentative d’intégration des syndromes post-traumatiques et des troubles dissociatifs en lien avec
l’évolution et le traumatisme.
Nous étudierons également les facteurs qui participent au maintien de cette division. L’état de stress post-traumatique (ESPT) sera expliqué comme une forme primaire de dissociation traumatique.
Dans ce même contexte, nous explorerons aussi la complexité croissante de la dissociation structurelle dans ses formes secondaires et tertiaire. Formes qui sont susceptibles d’apparaître lorsque
le traumatisme comporte une dimension chronique de violence interpersonnelle et de négligence, et en particulier quand les victimes sont des enfants et que les auteurs de ces maltraitances sont
les parents ou les figures parentales de remplacement.
Points principaux commentés
Le syndrome connu sous le nom d’état de stress post-traumatique (ESPT ou PTSD), ainsi que de nombreux cas de troubles dissociatifs liés à des traumatismes, se caractérisent principalement par un
état “d’alternance entre des phases de réexpérience ou de reviviscence du traumatisme et des phases de détachement ou même de relative inconscience de leur traumatisme et de ses effets“. Lors
d’un traumatisme, l’organisme n’a pas d’autre choix que de dissocier la personnalité. Le trauma étant alors associé à une désormais “autre partie de soi-même”, les individus traumatisés
manifestent parfois une totale amnésie dissociative, c’est-à-dire l’oubli des souvenirs douloureux du trauma, de parties ou même de la totalité de la vie antérieures. Cependant, la personnalité
dissociée peut sembler mener une vie d’apparence “normale” : “être détaché du traumatisme n’exclut pas en soi le fait d’être joyeux, honteux, excité sexuellement, ou curieux, selon les
moments“.
Des périodes de réexpérience du traumatisme surgissent néanmoins, apportant avec elles des états de “fuite, combat, immobilisation, souffrance, anesthésie”… que les auteurs appellent “systèmes
d’action”. “Les systèmes d’action contrôlent tout un ensemble de fonctions plus ou moins complexes. Refaire l’expérience du traumatisme sera associé à un “système de défense” inné et dérivé de
l’évolution, stimulé lors d’une menace importante, en particulier lors d’une menace de l’intégrité physique (appelé souvent la menace vitale). Comme il s’agit d’un système complexe, il comprend
divers sous-systèmes, comme la fuite, le combat, l’immobilisation.” Ce qui est intéressant à noter, est l’importance de ces “systèmes d’actions” intégrés à la partie de soi-même dissociée. Ces
systèmes d’actions forment une nouvelle personnalité détachée de la personnalité originelle “blessée”. Ces systèmes d’actions contrôlent : 1) les fonctions de la vie courante, 2) les
fonctions instinctives consacrées à la survie de l’espace. En effet, la personnalité nouvellement formée doit pouvoir fonctionner indépendamment, et ce dans la vie courante, même si elle est
entièrement la conséquence d’un ou plusieurs traumatismes passés. Elle doit paraître si “normale” que personne ne doit pouvoir déceler de traces du traumatisme, et en premier lieu, le sujet
lui-même.
Janet et Myers ont décrit ce processus de dissociation de la personnalité préexistante. Janet explique qu’il s’agit, dans sa forme primaire, d’une “dissociation entre le système de défense de
l’individu et les systèmes qui impliquent la gestion de la vie quotidienne et la survie de l’espèce.” Myers décrit cette dissociation structurelle primaire en termes de division entre “la
personnalité apparemment normale” (PAN) et la “personnalité émotionnelle” (PE).
“Il se produit de temps en temps des altérations de la “personnalité émotionnelle” et de la “personnalité apparemment normale”. Le retour de la première est souvent précédé de céphalées sévères,
de vertiges ou d’une convulsion hystérique. Lors de sa réapparition, la “personnalité apparemment normale” peut se souvenir, comme dans un rêve, des expériences angoissantes revécues durant
l’intrusion temporaire de la “personnalité émotionnelle“. [Charles S. Myers]
Le PE “se trouve bloquée dans l’expérience traumatique et n’arrive pas à devenir un récit de souvenir du trauma, une mémoire narrative”.
La PAN est “associée à l’évitement des souvenirs traumatiques, au détachement, à l’anesthésie et à une amnésie partielle ou totale”.
Ce sont en effet deux entités bien distinctes. “Certaines observations cliniques indiquent, par exemple, qu’elles sont associées à un sens de soi différent, et des découvertes préliminaires en
recherche expérimentale sur les troubles dissociatifs de l’identité (TDI) suggèrent qu’elles répondent différentiellement aux souvenirs de traumatismes et à des stimuliés menaçants traités de
façon préconsciente.“
“Pourtant, on pourrait s’opposer à la dénomination de “personnalités” pour des systèmes mentaux structurellement dissociés. En fait, c’est pour cette raison que le DSM-IV a changé la dénomination
“trouble de la personnalité multiple” en “trouble dissociatif de l’identité” (TDI). Il est cependant important de reconnaître qu’aussi bien la PAN que la PE possèdent de façon évidente des
“schémas de perception, de relation et de pensée par rapport à l’environnement et à soi-même qui sont stables.” (description des traits de personnalités dans le DSM-IV). Dans le cas de la PAN,
ces schémas sont apparents dans une grande variété de contextes personnels et sociaux, et dans le cadre des PE — où ils n’ont pas tendant à apparaître dans une grande variété de contextes — ils
le sont de manière régulière lorsqu’ils sont réactifs. Même si les termes de Myers semblent donc tout à fait appropriés, nous allons adopter ici les termes “partie émotionnelle de la
personnalité” (PEP) et “partie apparemment normale de la personnalité” (PANP) puisque nous pensons que le terme “personnalité” implique aussi un sens de soi totalement intégré.“
Le terme de “schémas” n’est pas sans rappeler les travaux de Beck, auteur de la “théorie des schémas“. Pour cet auteur, la personnalité est un ensemble de schémas (physiques, émotionnels,
mentaux…) qui sont en fait des “réactions” de l’individu occasionnées par des croyances (images, pensées…) Cela pourrait se résumer par une phrase : “faire les choses automatiquement sans
savoir pourquoi.” Le sentiment du moi provient alors de ce que nous faisons, alors même que nous ne savons pas pourquoi nous agissons ainsi. “Être” devient “Faire”. Albert Ellis commente la
souffrance de cette situation : il existe un décalage entre nos capacités et les attentes (de nous-mêmes et envers le monde). Les objectifs auxquels nous tenons car ils font partie de nous,
sont stupides parce qu’irréalistes. Voici quelques exemples : « je dois être aimé(e) et approuvé(e) tout le temps, en tout et par tout le monde », « je dois avoir du talent et
être capable de me réaliser dans quelque chose d’important », « la vie est une catastrophe si les choses ne vont pas comme je le veux ». La thérapie consiste alors à remettre en
question les illusoires “je dois” et “je crois” qui conduisaient à des élaborations illogiques et à des troubles émotionnels. Ces images et désirs auxquels nous nous sommes identifiés forment des
représentations relativement stables : croyances, opinions, gouts, etc. Les « schémas » (Beck et Clark, 1997) sont davantage que de simples idées qui délimitent, comme des piquets,
notre personnalité. Ce sont des “programmes” : des systèmes d’analyse et d’interprétation des stimuli. Ils gèrent le traitement de l’information, construisent les représentations non spécifiques
mais organisées de l’expérience préalable. Les schémas filtrent et sélectionnent les informations nouvelles, organisation les informations stockées en mémoire à long terme (MLT), récupèrent les
informations en MLT, gèrent l’action. Ils sont donc responsables de l’activation des états motivationnels, des états émotionnels, et des réponses comportementales.
Beck donne quelques exemples de catégories de schémas :
→ l’amour : « je ne peux pas vivre si je ne suis pas aimé par tout le monde »
→ l’autonomie : « je dois pouvoir me débrouiller seul. Être aidé est signe de faiblesse »
→ la performance : « Il faut tout réussir dans la vie »
→ la vigilance : « je dois être attentif à tout ce qui se passe autour de moi, le danger est partout »
→ l’approbation : « il ne faut pas que je déçoive les autres »
Les schémas sont maintenus par des erreurs de jugement et d’appréciation de la réalité, des biais cognitifs. L’utilisation de ces processus dysfonctionnels permettent de confirmer la croyance et
protéger du changement le schéma rigide. Beck donne des exemples de biais cognitifs :
→ inférence arbitraire : conclusions hâtives, définitives, en absence de preuves suffisantes. « Mon patron ne m’a pas regardé, il pense que je suis incompétent », « Ils me
prennent tous pour un idiot », « ça va mal se passer » (prédiction auto-réalisante)
→ abstraction sélective : Se centrer sur un détail, hors du contexte, en occultant des faits plus importants et en lui ôtant sa signification réelle. Ex : dans une soirée :
« personne ne m’a remarqué » parce qu’à un moment le sujet n’a pas été au centre de l’attention, « je ne fais plus rien » parce que certaines activités sont abandonnées,
« Ma femme ne m’aime plus » parce qu’elle est sortie seule alors qu’elle partage la majorité de son temps avec lui.
→ surgénéralisation : « c’est toujours pareil », « ça ne changera jamais », « tout le monde se moque de moi »
→ amplification ou la minimisation
→ personnalisation : Se sentir responsable des échecs ou des événements négatifs et attribuer les réussites au hasard. Ex : « Si le projet n’aboutit pas ce sera de ma faute »,
« tout repose sur moi », « ma fille n’a pas réussi, forcément avec une mère comme moi »
→ pensée absolue (ou dichotomique)
La thérapie doit permettre de “reprogrammer” l’individu. En premier lieu de sacrifier le schéma dysfonctionnel, expérience très douloureuse puisque le schéma est une partie intégrante de la
personnalité, pour ensuite le remplacer par un schéma moins problématique. La douleur est causée par le réveil des craintes qui ont amené à la dissociation originelle, douleur d’autant plus vive
si la dissociation avait pour cause une “menace vitale”. Ces émotions sont toujours aussi “actuelles” car elles ne participent pas à la notion habituelle de “temps”. Prenons par exemple l’image
du loup, libre, et du chien, attaché à un maître. Contrairement au loup, le chien doit répondre aux ordres qui lui sont donnés sous peine de violences ou de mort. Mais si jamais le chien
retrouvait sa liberté, il ne modifierait pas son comportement, car la crainte initiale de la mort serait trop importante et toujours aussi “actuelle” même si inadaptée. Tout conditionnement agit
de la sorte, en provoquant une “robotisation”, une scission dans la volonté, une scission entre la vérité et le mensonge, entre les émotions réelles et “ce qui est permis de ressentir”. Ceci
explique pourquoi, entre la PEP et la PANP, il existe une “différence d’émotionnalité”, élevée chez la PEP, basse chez la PANP.
Le rideau de fer, hérissé de mitrailleuses et de barbelés, parcourt l’âme de l’homme moderne, que celui-ci habite en deçà ou au-delà. De même que le névrosé classique est inconscient de l’autre
moitié de lui-même, de son “ombre”, de même l’individu normal voit son ombre, à l’instar du névrosé, incarnée dans son prochain, ou la projette sur l’être humain qui se trouve de l’autre côté du
ravin. [Jung, 1957]
Le médecin doit se mettre en rapport avec les deux moitiés de la personnalité de son malade ; car c’est seulement ainsi qu’il pourra contribuer à composer un homme entier, à reconstituer un
homme qui ne soit plus amputé d’une moitié de lui-même, un homme dans toute la valeur du terme. Car n’être qu’une moitié en opprimant l’autre, c’est ce que le patient jusqu’alors a toujours
fait ; c’était d’ailleurs, lorsqu’il tentait de se documenter, le seul renseignement, la seule recette que lui offrait les conceptions contemporaines régnantes. [ibid]
Seul peut résister à une masse organisée le sujet qui est tout aussi organisé dans son individualité que l’est une masse. Je me rends parfaitement compte combien une telle phrase doit paraître
incompréhensible à l’homme d’aujourd’hui. Il a oublié la notion qui avait cours au Moyen Âge que l’homme est un microcosme, pour ainsi dire une image en réduction du grand cosmos. (…) L’homme a
en lui les correspondances du vaste monde (…)
Dès que les phantasmes atteignent un certain degré d’intensité, ils commencent à faire irruption dans le conscient, créant un état de conflit que le sujet ressent sous forme d’un malaise et ce
conflit détermine une scission en deux personnalités de caractère différent. Mais déjà bien longtemps avant, cette dissociation s’est préparée dans l’inconscient, en particulier du fait que le
conscient laissait en jachère une partie de ses énergies, et que celles-ci refluaient dans l’inconscient où elles renforçaient les qualités négatives inconscientes et au premier chef les traits
infantiles de la personnalité. [ibid]
La question suivante se pose : “Pourquoi un conscient laisse-t-il en jachère une partie de ses énergies ?” Il semble aujourd’hui possible de répondre à cette interrogation : un
enfant qui subit des frustrations, affectives en particulier, ne structure pas sa personnalité de façon normale et comme elle l’aurait été si, enfant, il n’avait pas subi ces frustrations. Or ces
structures mentales qui, dans le cas d’espèce, font défaut, sont comme des utilisateurs et des transformateurs d’énergie. Si donc ces structures manquent, l’énergie vitale latente ne trouve pas
l’instrumentation mentale nécessaire à son utilisation. En particulier, si ces frustrations en bas âge (par exemple par le manque de chaleur et d’affectivité maternelle), ont déterminé un manque
de confiance au monde, ces énergies qui ont une finalité adaptative ne seront point utilisées, reflueront en tournant plus ou moins à vide dans l’individu où elles susciteront à l’occasion des
troubles obsessionnels de la personnalité ou une inflation narcissique du moi. [note de Roland Cahen]
Il y a “échec des capacités intégratives” lorsque l’expérience ne peut être synthétisée en une structure mentale cohérente, contenant et organisant des représentations des évènements. Deux
éléments propres à l’intégration sont appelés “personnification” et “présentification“. La personnification est la “mise en relation du matériel synthétisé avec un sens de soi général, qui, par
ce processus, devrait ainsi être adapté, jusqu’à la prise de conscience des conséquences que peut avoir une expérience personnelle sur la vie entière, conférant ainsi une continuité à l’histoire
d’un individu et à son sens de soi.” La personnification implique de devenir conscient des implications des évènements. Quant à la présentification, Van der Haar et al l’expliquent :
“La présentification est cette tentative humaine permanente d’être et d’agir simultanément dans le moment et ce d’une façon hautement réflexive. Cette action à plusieurs facettes inclut
l’expérience “d’être présent” [...] Nous sommes présent quand nous synthétisons et quand nous personnifions les stimuli courants internes et externes qui sont essentiels pour nos intérêts
courants, et quand nous adaptons consécutivement nos actions mentales et comportementales. De plus, quand nous nous vivons comme réellement présent, nous avons connecté notre passé et notre futur
dans l’ici et maintenant. Effectivement, la présentification est plus qu’être conscient du moment présent. Cela implique notre création du moment présent à partir d’une synthèse d’expériences
personnifiées étalées à travers le temps et des situations, du passé, du présent et du futur projeté. Finalement, la présentification est donc notre construction de contexte et de signification
du moment présent dans notre histoire personnelle. Tous les survivants de trauma ont été incapables de présentifier leur passé cruel. Par exemple, quand ils revivent leurs mémoires traumatiques,
ils prennent ces mémoires pour des événements présents et quand ils essayent d’adapter au présent, ils évitent généralement les mémoires traumatiques non-intégrées. En plus, ils trouvent souvent
difficile de simuler le futur, en particulier un futur lointain, ou d’intégrer leur sens du futur dans leur existence présente.”
L’impossibilité de “présentifier” est un facteur de profonde angoisse. C’est pourtant un mal qui affecte la majeure partie de la population, à des degrés divers. Il se manifeste généralement par
le sentiment de ne pas vivre sa vie, d’accomplir passivement des tâches insatisfaisantes, de ressentir un “vide” intérieur sans raison apparente, de n’avoir pas de “sens” à sa vie, d’être comme
balloté par les évènements sans avoir de direction intérieure, etc. L’individu traumatisé pourra ainsi dire, “je sais que ma vie a été menacée, mais c’est comme si cela était arrivé à quelqu’un
d’autre“. Lorsque “c’est arrivé” mais que l’individu ne sent pas touché, on dit que le souvenir est de type “sémantique” et non pas “épisodique” : “L’individu sait que telle chose est un
fait, mais il n’établit pas de lien entre cette connaissance et un épisode personnel”. Tant que ces épisodes personnels ne sont pas “revécus intérieurement” ou “ressentis à nouveau”, perdurera
toujours le “rideau de fer, hérissé de mitrailleuses et de barbelés” qu’évoque Jung. Or, dans ces zones d’ombres se logent les forces de vie, calfeutrées dans l’épaisse gangue de la “fausse”
personnalité qui les utilise non sans en abaisser la pureté. René Guénon en donne pour exemple l’attitude matérialiste :
L’attitude matérialiste, par sa limitation même, ne présente encore qu’un danger également limité ; son « épaisseur », si l’on peut dire, met celui qui s’y tient à l’abri de toutes
les influences subtiles sans distinction, et lui donne à cet égard une sorte d’immunité assez comparable à celle du mollusque qui demeure strictement enfermé dans sa coquille, immunité d’où
provient, chez le matérialiste, cette impression de sécurité dont nous avons parlé ; mais, si l’on fait à cette coquille, qui représente ici l’ensemble des conceptions scientifiques
conventionnellement admises et des habitudes mentales correspondantes, avec l’ « endurcissement » qui en résulte quant à la constitution « psycho-physiologique » de
l’individu, une ouverture par le bas, comme nous le disions tout à l’heure, les influences subtiles destructives y pénétreront aussitôt, et d’autant plus facilement que, par suite du travail
négatif accompli dans la phase précédente ; aucun élément d’ordre supérieur ne pourra intervenir pour s’opposer à leur action. [Guénon, 1945]
Pour Wilhelm Reich, les causes sont à chercher dans la société patriarcale à tendance destructrice :
Si vous essayez de forcer une personne à enlever sa cuirasse, elle sera frustrée et désespérée. Si la cuirasse éclate, c’est bref, souvent cruel, mais la cuirasse est rapidement reconstituée.
Étant moi-même médecin et ayant traité des gens par la thérapie à électro-chocs, je sais que même cela a peu d’effet sur leur cuirasse. (…)
Il y a deux autres questions que je veux amener (…) :
La première est que le simple fait d’éclater une cuirasse n’est pas la seule chose dont nous devons parler. Il y a le fait crucial, fâcheux, qu’à l’éclatement de la cuirasse apparaît une terreur
que Reich appelle anxiété orgastique, une anxiété qui est sentie comme une perte totale de l’équilibre psychique, une peur de dissolution. Le fait qu’un individu a été assujetti toute sa vie
durant, a développé tous les moyens possibles pour maintenir un contrôle sur soi, rend impossible pour lui d’accepter le flux libre de la vie en lui-même avec aisance et confort. Mais la
connaissance de cet état des lieux dangereux qui peut découler de l’éclatement de la cuirasse, le fait que nous pouvons le comprendre et l’anticiper, peut offrir une protection contre les dangers
potentiels de cette réaction.
La question, finalement, est : Comment cette cuirasse diabolique est venue, en premier lieu ? Il est facile de voir comment elle a été perpétuée par la société patriarcale une fois
qu’elle était là. Mais comment est-elle venue, au commencement ? [Introduction à une conférence de Reich, 1986 ]
Nous avons vu que la “présentification” demande l’intégration des sentiments réels, c’est-à-dire ceux de la PEP, qui préexistaient à la mise en place de la “cuirasse”. Lorsque la
“présentification” et la “personnification” échouent, le sens de soi intégré, “relativement indépendant du contexte”, est compromis. À l’inverse, le sens de soi est rendu plus vif lorsque la
totalité du passé est “intégré”. Les auteurs ajoutent : “L’intégration d’expériences similaires à celles qui sont déjà connues de l’individu et qui n’impliquent pas des émotions extrêmes
exige généralement un niveau de fonctionnement mental moins élevé et un effort mental moindre que la synthèse et la réalisation d’expériences nouvelles et à forte charge émotionnelle. Une
intégration réussie d’expériences antérieures particulières offre un modèle qui facilite l’intégration d’expériences futures similaires. L’exposition à des évènements stressants peut augmenter le
niveau de fonctionnement mental, mais lorsque la menace devient massive et submerge l’individu, ce niveau chute brutalement. ” C’est la “goutte d’eau qui fait déborder le vase”.
Quelques facteurs neurobiologiques affectant les fonctions mentales intégratives
Les difficultés que peuvent rencontrer les individus pour synthétiser et réaliser des expériences terrifiantes semblent liées à des réactions biologiques apparaissant lors de la survenue d’une
grave menace. Les preuves qui montrent que le cerveau et le corps ne réagissent pas seulement à la menace, mais sont également susceptibles d’être modifiés par, l’expérience traumatique se
multiplient. Au niveau neurobiologique, l’échec intégratif d’un évènement lié à une menace peut ainsi se manifester par une libération excessive d’hormones du stress et par des modifications
liées au stress dans des régions cérébrales travaillant aux servitudes des fonctions intégratives principales.
Plusieurs études ont montré que des neurotransmetteurs déchargés à haute concentration pendant un état de stress dans des régions du cerveau impliquées dans l’exécution d’opérations mentales
intégratives (comme l’hippocampe et le cortex préfrontal) peuvent interférer avec l’intégration des expériences. Ces substances, qui incluent la noradrénaline, l’adrénaline, les glucocorticoïdes,
les opiacés endogènes et plusieurs autres, peuvent diminuer le niveau de fonctionnement mental d’un individu, i.e. sa capacité intégrative. Par exemple, des doses modérées d’adrénaline
administrées après l’apprentissage améliorent la rétention de matériel récemment appris, mais des doses élevées la diminuent. Par ailleurs, un stress aigu aboutit à une décharge accrue de
noradrénaline dans l’hippocampe et dans d’autres régions cérébrales.
Des vétérans du Vietnam souffrant d’ESPT chronique ont des flash-back lorsqu’on leur administre en intraveineuse de la yohimbine, un antagoniste α2 qui stimule la décharge de noradrénaline. Un
effet similaire a été provoqué par l’administration en intraveinseuse de métachlorophénylpipérazine (m-CPP). En termes psychologiques, ces substances ont réactivé des réponses de la PEP. Les
études menées aussi bien chez les animaux que chez les êtres humains ont démontré que des décharges élevées de noradrénaline sont associées à une diminution du métabolisme dans le cortex
cérébral. Le métabolisme cérébral des patients souffrant d’ESPT a tendance à être diminué après injection de yohimbine dans le cortex hippocampique, orbito-gfrontal, pariétal et préfrontal, alors
que le métabolisme dans ces régions a tendance à être augmenté chez les sujets contrôles sains. Cette diminution pourrait refléter le manque d’activité mentale intégrative chez les sujets
traumatisés. En effet, la noradrénaline de l’hippocampe (structure cérébrale engagée dans la synthèse des expériences et dans l’encodage de la mémoire) agit sur l’encodage, le stockage et le
rappel des souvenirs. Une autre substance impliquée dans la modulation des fonctions et dans la réponse de stress est le neuropeptide CRF (facteur de libération de la corticotropine). Bremmer et
al. ont constaté une augmentation de CRF chez les patients souffrant d’une ESPT.
D’autres études suggèrent que la stimulation artificielle des structures intégratives du cerveau, notamment l’hippocampe, peut générer des symptômes dissociatifs. La stimulation électrique de
l’hippocampe et du cortex adjacent aboutit, par exemple, à un phénomène analogue à la dissociation. De même, la kétamine, un antagoniste non compétitif de la N-méthyl-D-aspartate (NMDA),
sous-type du récepteur de glutamate, entraîne toute une série de symptômes dissociatifs chez des individus sains. [Note : par exemple des sensations proches d’une expérience de mort
imminente ] Ce récepteur NMDA est très concentré dans l’hippocampe, et il est impliqué dans la potentialisation à long terme, processus lié à la formation des souvenirs.
L’échec intégratif qui caractérise les individus traumatisés peut être également associé à des changements cérébraux structurels, notamment dans l’hippocampe. Les études sur les animaux montrent
que l’injection directe de glucocorticoïdes dans l’hippocampe entraîne une perte de neurones pyramidaux et de ramifications dendritiques. Certaines données suggèrent que les glucocorticoïdes
pourraient avoir un effet similaire sur l’hippocampe humain. Comparé à celui de sujets sains contrôles, le volume de l’hippocampe est réduit chez les patients ESPT adultes rapportant des abus
physiques et sexuels durant leur enfance et chez les patients ayant un TDI. On ne sait habituellement pas si un hippocampe de dimensions inférieures constitue un facteur de risque prémorbide pour
l’ESPT et peut-être pour les troubles dissociatifs, ou s’il est une conséquence d’une exposition à un stress chronique. Des caractéristiques structurelles anormales de l’hippocampe peuvent
également représenter un tout autre phénomène : plusieurs autres troubles mentaux non caractérisés par un stress post-traumatique ou des symptômes dissociatifs sont également associés à une
diminution du volume de l’hippocampe.
Alors que ces résultats et d’autres qui leur sont liés contribuent à la compréhension de l’échec intégratif pendant et après l’exposition à une grave menace, rappelons-nous que l’étude des
correspondances biologiques aux phénomènes dissociatifs liés à un traumatisme n’en est encore qu’à ses débuts.
N’en est encore qu’à ses débuts… Réellement ? Il est fort à parier qu’avec les programmes de type MK-ULTRA, le gouvernement secret a une connaissance très approfondie de ces mécanismes
dissociatifs ainsi que des moyens de les provoquer dans la population, à commencer par l’omniprésence de la télévision, le fluor, mais aussi certaines substances dans l’alimentation. La
dissociation de la personnalité est en effet le moyen le plus sûr d’enlever le pouvoir au peuple, pour placer à l’intérieur même du psychisme des individus la volonté des décideurs. Se constitue
alors un peuple réduit à une simple masse informe, uniformisée et dévitalisée. Selon les termes de Jung, “l’addition d’un million de zéros ou de nullités ne fera jamais un, ne donnera jamais la
substance d’une unité vivante“. Rappelons les définitions du verbe “conditionner” selon le TLF : “Provoquer artificiellement chez un individu un comportement nouveau échappant à sa
volonté ; mettre en condition”, “Donner à un produit brut un emballage protecteur et séduisant pour sa vente au détail.”, “Être la condition d’un fait ; en déterminer la nature,
l’existence.”
Il est stupéfiant de réaliser que tout ce que nous faisons ne nous appartient pas réellement, mais est introduit du dehors, et agit en nous à notre place. Tandis qu’un enfant demande à répétition
“pourquoi ?”, passé un certain âge, tout semble devenu tout à fait normal. Les blessures que subit l’enfant brutalisé le conditionnent à vie. “Dans une étude longitudinale importante, Ogawa
et al. ont constaté, sur un échantillon d’enfants particulièrement exposés à un risque de traumatisation, que les symptômes dissociatifs de la petite enfance étaient associés à la gravité du
trauma et à ce que l’on appelle “un attachement désorganisé.” Ces deux facteurs étaient prédictifs de symptômes dissociatifs retrouvés jusqu’à 20 ans plus tard. ” N’oublions pas que pour
l’enfant, un fait d’apparence sans gravité peut être à l’origine d’un important trauma, par exemple, l’angoisse violente de l’abandon si la mère est en retard à la sortie de l’école. Bien
entendu, la journée “éducative” (et non instructive) ne s’est sans doute pas non plus déroulée sans son lot de traumas.
La partie émotionnelle de la personnalité (PEP)
La PEP fait référence à un “système psychobiologique” qui contient en particulier les souvenirs traumatiques. “Ils sont habituellement associés à une image différente du corps et à un sens de soi
séparé, rudimentaire ou plus évolué“. La différence entre un souvenir normal et un souvenir traumatique est que le premier est “narratif, verbal, condensé dans le temps et de nature sociale et
reconstructrice“, tandis que le souvenir traumatique est “vécu comme si l’évènement autrefois écrasant se produisant dans l’ici et maintenant“. On remarque aussi que la réactivation de souvenirs
traumatiques est souvent liée à l’oubli momentané de souvenirs propres à la PANP. En fait, les études sur le trouble de personnalité multiple (MPD ou TDI) montrent que les différentes
personnalités, nommées “alters”, ont leur vie propre ainsi que leurs souvenirs propres. L’exposé Greenbaum explique entre autre comment des “déclencheurs” peuvent être utilisés pour alterner
d’une personnalité à une autre. “La PAP manifeste de façon typique des comportements moteurs défensifs, en particulier en réponse à des “déclencheurs”, i.e. des stimuli liés à des traumatismes et
conditionnés par conditionnement classique. Dans cet état, le patient peut, par exemple, se recroqueviller dans sa chaise et rester immobile et silencieux, se cacher derrière une chaise ou rester
dans un coin. Mais lorsqu’il se sent en sécurité relative, il peut parler et se déplacer davantage. Ainsi, dans les cas de maltraitance subie pendant l’enfance, la PEP qui a l’identité de
l’enfant peut occasionnellement manifester des comportements de gamin joueur, comme l’expliquent Putnam, et Van der Hart et Nijenhuis.” La PEP est donc d’habitude dans un état d’inadaptation face
au monde, échouant à intégrer la réalité courante dans une mesure suffisante.
La partie apparemment normale de la personnalité (PANP)
La PANP permet l’interaction avec la réalité courante et la vie normale. Quel que soit, par ailleurs, la sanité psychique du contexte socioculturel. La PANP, par sa capacité d’adaptation, peut
paraître extérieurement tout à fait normale, son apparence étant souvent convaincante. “Certains patients présentant un TDI peuvent même fonctionner en PANP à un très haut niveau d’adaptation.
Ils peuvent par exemple très bien réussir sur le plan professionnel.” En d’autres termes, pour son fonctionnement, la société n’a pas besoin de la PEP — l’accent n’étant pas mis sur l’individu
mais le collectif. Les individus sont donc condamnés à une “vie à la surface de la conscience”, comme le disait Appelfeld. Un autre sentiment éprouvé dans ce cas est “qu’il n’y a personne à
l’intérieur”. Cependant, la PEP s’introduit parfois dans la PANP, causant des troubles souvent incompréhensibles par le sujet. “Ces intrusions, lorsqu’elles sont pleinement réactivées, peuvent
envahir la conscience comme des “malveillants parasites de l’esprit“. Des expériences vécues par la PEP, traumatiques la plupart du temps, peuvent alors se reproduire partiellement ou
entièrement. Le sujet se retrouve plongé dans l’expérience, comme s’il revivait un cauchemars, comme s’il était à nouveau face aux évènements traumatiques, ressentant les émotions éprouvées aussi
fortement qu’à l’origine. La PANP se désactive parfois en cas de reviviscence extrême, phénomène qui se manifeste par une amnésie de la PANP pendant l’épisode.
Selon les auteurs de l’article, E. Nijenhuis et al, la PEP et la PANP sont deux systèmes mentaux dotés d’une fonction.
La PEP est consacrée à la survie face à une menace grave
La PEP “mobilise des réactions défensives et émotionnelles face à une menace liée au traumatisme.” Ces réactions font partie d’une réaction de défense présente chez toutes les espèces, qui est
aussi un système complexe qui s’est développé au cours de l’évolution. “Ce système défensif appartient à la catégorie de ce que Panksepp a dénommé “les systèmes d’exploitation émotionnels”, ou
plus simplement les systèmes d’action. Parmi les exemples de systèmes d’action, on trouve ceux qui contrôlent l’attachement de la progéniture aux parents, l’attention des parents pour leur
progéniture, l’exploration et le jeu. Certains systèmes sont en place à un stade précoce du développement (exemple : la défense contre la menace), tandis que d’autres se développent plus
tardivement (exemple : la reproduction) .” Selon Panksepp,
De nombreux systèmes cérébraux archaïques et évolutifs partagés par tous les mammifères servent encore de fondation aux tendances affectives profondes dont l’esprit humaine fait l’expérience.
[Panksepp, 1998]
Les nombreux processus physiologiques et comportementaux dans le corps et dans l’esprit, ou “systèmes d’action”, sont en fait selon les neurosciences des systèmes neuronaux multiples qui
déterminent un ensemble limité de tendances émotionnelles distinctes. En d’autres termes, “les processus émotionnels fondamentaux procèdent de systèmes neurobiologiques distincts reflétant des
processus intégratifs cohérents du système nerveux”. Ces systèmes neuronaux sont considérés comme “exécutifs”, c’est-à-dire qu’ils “ont des rôles supérieurs dans une succession de contrôles
hiérarchiquement ordonnés”. Cela met à mal l’idée d’un “moi” fixe et indivisible : il est au contraire influençable et multiple. Plusieurs “moi” existent en l’homme, qui parfois s’ignorent
totalement, et sont associés à des “systèmes neuronaux” exécutifs, qui peuvent prendre le relai suivant des “déclencheurs”. Ces systèmes neuronaux sont des “systèmes de commande” car un circuit
peut déclencher un processus émotionnel complet, et aussi des “systèmes d’exploitation” aptes à coordonner et synchroniser les opérations de plusieurs sous-systèmes.
Ces sous-systèmes sont prêts à agir et se déclencher, mécaniquement, dès la réception d’un “signal” de danger :
Face à un problème, le cerveau humain, paresseux, utilise de préférence des schémas de pensée automatiques, connus, plutôt que de raisonner avec son cortex préfrontal, zone cérébrale qui gère les
situations nouvelles et complexes. Si la réponse automatique est inadéquate, cela va produire un stress. Les neuropsychologues Jacques Fradin et Camille Lefrançois préconisent donc de favoriser
le “mode préfrontal” (qui active le cerveau avant) en délaissant le plus possible le mode automatique (qui active le cerveau postérieur). Quelques exercices pratiques : chercher ce qu’il y a
de nouveau dans une conversation, tenter de percevoir tous les bruits environnants, changer de point de vue pour penser un problème…
“Lorsque les habitudes s’enracinent tant qu’il est difficile d’innover, il est temps de se RECÂBLER”
“Tandis que la nature fournit au cerveau une variété de potentiels intrinsèques, c’est la manière dont l’individu est élevé qui génère les opportunités permettant leur actualisation sous des
formes très variées dans la vie réelle. Tout ce que nous voyons est épigénétique, c’est-à-dire un mélange de nature et d’éducation. Les tissus du cerveau créent le potentiel pour certaines
expériences et pour la production de certains comportements, mais les expériences, et particulièrement les expériences précoces, peuvent modifier définitivement des détails très fins du cerveau
.” Un exemple d’altération des tissus est l’inhibation de la neurogénèse (production de neurones) en cas de stress.
Les deux réactions fondamentales sont “l’approche et l’évitement” (“fight/flight“). Elles peuvent être conditionnées et devenir immuables mais aussi s’adapter selon les circonstances. Ces
réponses ou schémas d’activation impliquent en effet des variables comme “les biais perceptifs, la tonalité et la régulation émotionnelles, les processus mnésiques, les modèles mentaux, les
schémas de réponse comportementales, ainsi que, chez les humains (et peut-être chez certains primates) un sens de soi.” Lorsque la situation est de type “attaque à la vie” ou “imminence de la
mort”, différents systèmes peuvent s’activer à des fins de survie :
Le système de défense “pré-rencontre”, associé à une vigilance accrue, à l’interruption des comportements non motivés par un danger et à un rétrécissement du champ de conscience autour de
la menace vitale potentielle.
Le système de défense “post-rencontre”, qui inclut plusieurs sous-systèmes de fuite ou d’attaque, ou la défense “post-attaque” qui implique une soumission totale.
“Une fois la survie réalisée, un sous-système de récupération est activé. Ce sous-système permet un retour à une conscience affective et aux sensations corporelles (parmi lesquelles la douleur),
ce qui motive le comportement de soin de la blessure et la recherche du repos par l’isolement social et le sommeil. AU moment du rétablissement se produira une réactivation des (sous-)systèmes
qui contrôlent les intérêts de la vie courante non liés à une menace, comme la consommation de nourriture, la reproduction et l’attention portée à la progéniture.”
Les systèmes émotionnels dissociatifs peuvent être mis en parallèles avec les divers sous-systèmes de défense et de récupération observés chez les animaux et les réponses dissociatives
somatoformes typiques décrites par les patients souffrant de troubles dissociatifs. Les similarités concernent : la perturbation des schémas normaux d’alimentation et d’autres comportements
normaux face à une menace diffuse : gel et immobilisation lorsqu’une grave menace se matérialise ; analgésie et anesthésie quand le coup est prêt d’être porté ; douleur aiguë quand
la menace a disparu et que l’enjeu est la récupération. En d’autres termes, l’individu ou l’animal se “retire” complètement “en lui-même” pour ne pas ressentir les souffrances. Une étude menée
par Nijenhuis et al a déterminé que l’analgésie-anesthésie était le meilleur prédicateur d’un trouble dissociatif, ce qui concorde avec l’hypothèse d’une similarité entre les réactions de défense
de l’animal et certains symptômes dissociatifs de patients dissociatifs rapportant des traumas.
NIjenhuis et al. ont également mis en évidence qu’une dissociation somatoforme sévère, mesurée par le Questionnaire de dissociation somatoforme (SDQ-20), avait plus de probabilité d’apparaître en
cas de menace de l’intégrité corporelle si ceux-ci concernaient des cas de violence physique dans l’enfance et d’abus sexuels.
La PANP est consacrée à la gestion de la vie quotidienne et à la survie de l’espèce
Les observations cliniques suggèrent que les PEP sont essentiellement consacrées à des fonctions orientées vers la survie de l’individu lorsqu’il est exposé à une menace majeure, alors que les
fonctions de la PANP visent à réaliser les tâches nécessaires à la vie quotidienne et à la survie de l’espèce. Comme pour les fonctions défensives, la gestion de la vie quotidienne et les
fonctions associées à la survie de l’espèce sont également contrôlées par des systèmes émotionnels spécifiques. Ces systèmes incluent l’exploration de l’environnement, la gestion des niveaux
d’énergie à travers le repos, le sommeil, l’alimentation et l’hydratation, la coopération interpersonnelle et la reproduction.
L’attachement à la progéniture appartient à l’éventail des fonctions visant la survie de l’espèce. En PANP, certains patients exécutent cette fonction avec une grande conviction, mais d’autres
peuvent échouer à personnifier suffisamment l’expérience d’être parent, ou perdent le contact avec leur corps. Ainsi, certains patients traumatisés, qui en PANP vivent une dépersonnalisation
importante, exécutent les tâches liées aux soins de l’enfant de manière “technique” ; ainsi, la PANP d’une patiente TDI qui se considérait comme la mère de l’enfant présentait une anesthésie
corporelle généralisée : à cause du manque de feed-back corporel, elle touchait son bébé de façon brusque lorsqu’elle le séchait après le bain, pendant l’habillage, etc.
La PEP et la PANP peuvent être attachées aux parents naturels ou substitutifs. Le traumatisme infligé par un autre être humain, et particulièrement celui qui est imposé par les personnes ayant la
charge de l’enfant, affecte gravement le processus d’attachement. Lorsque le traumatisme infligé par les personnes qui s’occupent de l’enfant se produit à un stade précoce, un style d’attachement
particulier se développe fréquemment. On parle d’attachement “désorganisé/désorienté”. Environ 15% des nourrissons de famille de classe moyenne normales développent ce style d’attachement, mais,
dans le cas de mauvais traitements, la prévalence de ce style peut être multipliée par trois. Un comportement parental effrayant préfigure également le développement d’un attachement désorganisé
chez l’enfant. En outre, des recherches prospectives longitudinales ont fait apparaître quatre facteurs prédictifs de dissociation pendant plusieurs stades développementaux, et cela jusqu’à la
fin de l’adolescence : précocité de l’attachement évitant et désorganisé, âge de début, chronicité et gravité des maltraitances subies.
Selon nous, l’attachement désorganisé peut être limité car il implique l’activité simultanée et proximale du système d’attachement et du système de défense. En particulier, lorsque les figures
d’attachement primaires sont la source de la menace, les enfants traumatisés sont pris dans un dilemme diabolique : les individus auprès desquels ils devraient pouvoir trouver sécurité et
refuge en cas de menace constituent en fait la source du danger. Lorsqu’un enfant est éloigné des figures d’attachement, le système d’attachement stimule un comportement d’approche mentale et
comportementale. Cependant, approcher une figure d’attachement qui se montre négligente, maltraitante ou autrement effrayante, présente un haut degré de danger, et entraîne donc l’activation
d’une série de sous-systèmes défensifs (fuite, combat, immobilisation, soumission).
Le conflit entre l’approche et l’évitement — que l’enfant ne peut de toute façon pas résoudre — favorise une dissociation structurelle entre le système d’attachement selon Panksepp et le système
de défense. Dans les cas de dissociation structurelle primaire, la PANP pourra être attachée aux figures parentales négligentes et maltraitantes, et en même temps éviter ou se dissocier plus ou
moins de la PEP qui représente le système de défense et qui contient les souvenirs traumatiques de violence et de négligence. Il peut arriver également que la PANP manifeste un attachement
évitant, et que la PEP soit “dissociée secondairement” entre une PEP représentant le système d’attachement (i.e. la personnalité enfantine qui aime le parent maltraitant, la personnalité qui
désire un attachement à un thérapeute “plus fort et plus sage”, etc), et une autre PEP représentant le système de défense. Les parties dissociatives de la personnalité qui évitent d’accéder au
besoin d’attachement manifestent une “phobie de l’attachement”, et les parties dissociatives consacrée à la satisfaction des besoins d’attachement manifestent une “phobie de la perte
émotionnelle”.
Tout comme la PEP, la PANP peut également être fragmentée. Nous avons dénommée ce phénomène “dissociation structurelle tertiaire”. La dissociation structurelle tertiaire qui caractérise le TDI ne
se produit pas pendant le traumatisme. Elle apparaît plutôt lorsque certains aspects inévitables de la vie quotidienne viennent à être associés à un traumatisme passé, i.e. lorsque ces aspects
sont devenus des stimuli conditionnés qui tendent à réactiver les souvenirs traumatiques. Voici un exemple chez une patiente TDI abusée sexuellement pendant l’enfance : lorsqu’elle fut
enceinte et que son état nécessita un examen prénatal par un obstétricien, elle développa une nouvelle PAN capable de tolérer l’examen physique sans intrusion des souvenirs traumatiques.”
Conclusion
La séparation entre PEP et PANP ne se fait pas au hasard, “elle s’effectue plutôt en suivant les minuscules failles métaphoriques existant par nature entre les systèmes et les sous-systèmes
d’action”.
Ces systèmes sont conçus comme des systèmes d’actions évolutifs, servant à des fonctions essentielles : la survie de l’individu face à une menace majeure, la survie de l’espèce et la
réalisation des fonctions de la vie quotidienne.
Trois niveaux de gravité de dissociation structurelles sont proposés :
1) ESPT simple,
2) ESPT complexe, l’état de stress extrême et le DDNOS,
3) la TDI (autrement appelé MPD, trouble de personnalité multiple)
Il reste à savoir “quel est le processus qui contrôle cette réorganisation tout à fait fondamentale du cerveau et de l’esprit lorsque les individus traumatisés basculent d’une personnalité
dissociative dans une autre“. Les auteurs proposent l’hypothèse selon laquelle “c’est à partir des tous premiers stades du processus de traitement de l’information que s’opère une différence dans
le traitement d’une information liée à une menace (perçue).”
Notre seule chance de nous libérer du conditionnement et du contrôle de la PANP réside dans l’observation constante, impartiale, de toutes les réactions mécaniques engendrées par des systèmes
d’action liées aux souvenirs non-intégrés de souffrances subies injustement durant l’enfance.
(c) Stephan Faerber
Article : Dissociation structurelle de la personnalité et trauma, 15 pages
Paru dans : Revue francophone du stress et du trauma, 2006, vol. 6, num. 3, pages 125/139
Auteurs : Ellert NIJENHUIS, Onno VAN DER HART, Kathy STEELE, Erik DE SOIR, Helga MATTHESS.